L’europe sera t-elle une république multiculturelle ?

 

 

               La République

ou

l’Europe ?

 

Sous la direction de Patrick Savidan

 

Dans l’ouvrage collectif «  La République ou l’Europe » dirigé par Patrick Savidan, je me suis intéressé plus particulièrement à la contribution de Philippe Van Parijs, philosophe de tradition analytique, professeur de philosophie politique à l’université catholique de Louvain, qui souhaite nous faire partager « d’une part sa conception de la justice des institutions politiques et à travers cette conception, tout un courant de pensée dit libéral-égalitaire dont l’ambition centrale est de combiner la pleine reconnaissance d’un pluralisme et le souci prioritaire des intérêts des plus défavorisés et, d’autre part, une conception du « républicanisme ». Dans son approche analytique de la thématique de l’Europe, République multiculturelle l’auteur préfère aborder les trois principaux défis qui semblent s’imposer en Europe comme entité politique multiculturelle, et en particulier multilingue en introduisant à chaque fois des faits bien concrets. Il écarte par conséquent l’option qui serait de nature trop conceptuelle.

 

Mon travail va d’abord consister à résumer le plus fidèlement possible la pensée de Philippe Van Parijs en présentant de manière synthétique les trois grands défis auxquels l’union européenne est confrontée du fait de son caractère multiculturel, et en particulier multilingue.

 

Je présenterai les trois défis exposés par l’auteur :

  1. la nécessité et la décélération de l’intégration linguistique 
  2. la nécessité de l’adoption d’un médium de communication commun
  3. la nécessité et coût croissant du principe de territorialité linguistique

Ensuite, j’essaierai d’apporter des éléments d’analyse personnelle ainsi que des arguments qui pourraient enrichir la thèse de Philippe Van Parijs ou la compléter.

 

 

 

                       Europe, République Multiculturelle ?

Trois défis.

 

  1. Nécessité et décélération de l’intégration linguistique

 

Philippe Van Parijs s’étonne du changement qui s’est opéré dans son quartier bruxellois. Il découvre que les gamins du quartier qui jouent devant sa porte parlent le turc entre eux, alors que leurs parents, qui avaient grandi dans le même quartier, parlaient le français lorsqu’ils avaient cet âge et qu’ils jouaient dans cette même rue. Le témoignage que l’auteur relate montre bien les difficultés croissantes de l’intégration linguistique des populations immigrées.

 

Quels sont les facteurs d’un tel changement ?

Trois facteurs semblent dominer. Premièrement, le degré de ségrégation spatiale. La population d’origine turque s’est renforcée d’année en année aux dépens des populations grecque, espagnole, flamande ou belge francophone. Le deuxième facteur, c’est la diffusion des antennes paraboliques. Désormais la population turque écoute presque exclusivement la télévision turque, alors qu’il y a 20 ans, c’était la chaîne belge francophone. Le troisième facteur est plus spécifique à Bruxelles, c’est la baisse de la population flamande c’est-à-dire la langue maternelle néerlandaise dans cette capitale de la flandre qui a poussé le gouvernement à renforcer l’enseignement du flamand d’où une augmentation des enfants scolarisés à Bruxelles qui vont à l’école flamande. Par conséquent, certains enfants allant à l’école francophone et d’autres à l’école flamande, « leur lingua franca », dès lors, ne pouvait être que le turc.

 

La conjonction de ces trois facteurs a entraîné le ralentissement du processus d’intégration, et a provoqué une véritable désintégration linguistique au profit d’un plus grand maintien de la langue d’origine. En outre, les écoles sont ethniquement homogènes. L’absence relative de mixité scolaire rend dès lors plus difficile l’apprentissage de la langue du pays d’accueil. Moins la langue est parlée, plus les difficultés scolaires sont grandes. Face à ces difficultés la chance de trouver un emploi est moindre. La précarité économique diminue les chances de pouvoir et de vouloir quitter le quartier socialement défavorisé. L’exclusion est bouclée.

 

Van Parijs affirme avec force que la non-intégration linguistique constitue un problème car il s’agit d’un handicap linguistique qui a une incidence directe sur le bien être matériel de ces populations mais aussi sur leur capacité à participer à la vie politique et sociale commune. Cette absence de lien social entraîne malheureusement un manque de compréhension mutuelle et une moindre chance de connivence, d’amitié, de solidarité entre les diverses communautés ethniques. Le devoir de l’Europe, comme république multiculturelle n’est pas d’assimiler tout arrivant en le  « contraignant à oublier sa langue maternelle, à oublier sa culture d’origine, mais il est essentiel de lui assurer une maîtrise adéquate de la langue locale, y compris en contraignant, en canalisant les tendances spontanées dictées par le moindre effort émotionnel et intellectuel. »1 L’Europe doit relever ce défi de l’intégration linguistique pour répondre au projet « républicain » d’une Europe multiculturelle.

 

  1. Nécessité et iniquité de l’adoption d’un médium de communication commun

En raison de son élargissement l’union européenne ne peut fonctionner efficacement que si l’ensemble de ses membres se dote d’une même langue seconde. Cette langue serait de toute évidence l’anglais même si le projet européen est entre autres, un projet d’égalité intégrale entre toutes les langues officielles comme le souligne le Président en exercice de l’union européenne, M. Romano Prodi, le 7 mars 2001 lors d’un débat sur « le futur de l’Europe ». Il rajoute qu’il est conscient que « cela confère un avantage considérable à ceux qui ont cette langue maternelle, et crée de ce fait une iniquité profonde pour les locuteurs des autres langues… La question n’est dès lors pas de savoir comment éviter cette iniquité, mais comment y remédier. »2

A ce jour, Selon Van Parijs la solution la plus défendable consisterait à requérir de chaque communauté linguistique une contribution au coût proportionnelle au bénéfice qu’elle retire de l’existence d’une lingua franca. Ce qui revient notamment à exiger des transferts d’argent des pays dont la langue a été choisie comme lingua franca vers ceux qui en organisent l’apprentissage comme seconde langue.

 

  1. Nécessité et coût croissant du principe de territorialité linguistique

La préservation de la diversité linguistique actuelle de l’Europe devra se faire sur la base plus ferme d’un principe de territorialité linguistique. Ce principe consiste à exiger que toute personne qui s’installe sur une portion de territoire est supposée en apprendre la langue et faire apprendre cette langue à ses enfants à travers un système d’enseignement public. L’Europe devra relever un troisième défi celui de combattre la fuite du capital humain de travailleurs hautement qualifiés vers les pays de langue anglaise. Faudra-t-il se résoudre, comme l’envisage Van Parijs, à assouplir notre principe de territorialité, au risque de rentrer dans un processus d’anglicisation comme à Montréal avec l’érosion de l’intégrité culturelle et linguistique du territoire. L’autre option consisterait à retenir nos travailleurs qualifiés en proposant des conditions matérielles nettement plus favorables.

 

Analyse critique

La thèse de Van Parijs concernant le ralentissement de l’intégration et la désintégration linguistique est d’une logique implacable. L’argumentation est convaincante. L’exemple pris par l’auteur que j’ai présenté dans la partie résumée, montre bien le processus de désintégration qui dépend à la fois de facteurs locaux ou d’autres de nature très générale. Selon Van Parijs, les politiques des Etats-nations en matière éducative peuvent freiner ou inverser la tendance à la désintégration linguistique en assurant une maîtrise adéquate de la langue locale dans le respect des choix de vie des individus.

Même si cette argumentation tente bien de démontrer la nécessité d’une intégration linguistique des populations immigrées par la maîtrise de la langue locale, on voit également que dans le cas très précis du quartier bruxellois le renforcement de la langue maternelle (le néerlandais) aux dépens du français à provoquer une amplification du phénomène de désintégration linguistique car la population turque qui pratiquait le français par rapport aux générations précédentes n’a pas choisi cette nouvelle langue dite « locale ». Ils ont préféré se réfugier vers leur propre langue maternelle qui est le turc. Cette réaction nous engage à la prudence car il me semble que le particularisme des situations locales influence le comportement des citoyens et le risque majeur est le repli communautaire.

L’école, lieu de l’intégration linguistique  ?

Un des objectifs de l’école est effectivement d’apprendre aux enfants d’origines diverses à parler la langue du pays d’accueil et à participer à une société démocratique et plurielle. Mais la maîtrise de la langue locale nécessite non seulement la technique grammaticale et lexicale mais l’ensemble des normes verbales et non verbales qui gouvernent l’habitus communicatif à l’école comme dans la vie quotidienne. Ce problème se complique encore considérablement du fait que, souvent dans la phase du bilinguisme, les normes du bon usage à acquérir se doublent de règles extrêmement subtiles qui gouvernent les changements de code à pratiquer au bon moment dans une situation communicative donnée. Je pense que l’apprentissage d’une langue ne saurait être réduit à sa seule dimension linguistique. Apprendre une langue, c’est aussi apprendre un comportement et notamment un comportement culturel. Les caractéristiques non linguistiques d’une langue sont des vecteurs non négligeables d’intégration. Rendre visibles les évidences et les implicites culturels est une tâche prioritaire pour l’enseignement des langues. Si la dimension linguistique des langues est une condition nécessaire, elle ne peut être une condition suffisante pour assurer l’efficacité de la communication. Si l’apprentissage des langues reste confiné à son aspect linguistique, tout porte à penser que les quiproquos et les incompréhensions non seulement persisteront mais se multiplieront.

Pour conclure sur ce premier défi, il me semble que l’école a indéniablement son rôle et sa place dans une perspective collective d’intégration linguistique et sociale, encore faut-il en déterminer les conditions et les limites. Lieu privilégié d’intégration linguistique, l’école n’est qu’un élément du puzzle et se situe au carrefour de plusieurs instances et institutions de socialisation : famille, quartier, association, média… . En conséquence, la cohérence de l’ensemble ne peut être assurée que par l’émergence d’un projet collectif.

Le deuxième défi à relever nécessitera des transformations au niveau du fonctionnement de l’administration européenne pour améliorer la qualité des débats politiques. Il faudra tout d’abord adopter un mode de fonctionnement linguistique qui soit à la fois efficace et équitable car le passage à vingt-et-une langues officielles est une entrave à une bonne communication et entraîne une augmentation substantielle des coûts de traduction. Il est plus que nécessaire qu’il y ait convergence vers l’apprentissage d’une seconde langue. Le choix de l’anglais semble raisonnable mais les pays européens non anglophones devront mettre en place une politique d’enseignement de l’anglais efficace et forcément coûteuse. Le Premier ministre suédois, M. Goeran Persson suggère un système de compensation financière entre les pays pour remédier en partie aux frais engagés. Bien que l’obstacle financier ne soit pas réellement levé la France, comme d’autres pays européens, devra s’engager vers un enseignement de l’anglais première langue. A ce jour, les nouveaux programmes de 2002 de l’école primaire au cycle des apprentissages fondamentaux (de la grande section de la maternelle jusqu’au CE1) se donnent comme trois objectifs prioritaires d’apprentissage de la langue étrangère:

  • Développer chez l’élève les comportements indispensables pour l’apprentissage des langues vivantes ( curiosité, écoute, mémorisation, confiance en soi, … )

  • Familiariser son oreille à des réalités phonologiques et accentuelles d’une langue nouvelle,

  • Lui faire acquérir les premières connaissances dans cette langue.

 

Au Cycle 3, l’enseignement vise l’acquisition de compétences assurées permettant l’usage efficace d’une langue autre que la langue française dans un nombre limité de situations de communication.

A la lecture de ces quelques éléments des programmes à l’école Primaire, on peut parler d’enseignement d’une langue vivante étrangère ou régionale néanmoins la France n’a pas fait le choix d’imposer l’apprentissage de l’anglais comme langue première. Faut-il en conclure que la France ne partage pas cette vision de l’Europe ? ou n’a-t-elle pas encore les moyens nécessaires à son ambition ? En effet, bien qu’un changement s’amorce au niveau du mouvement des professeurs des écoles en proposant de plus en plus de postes « fléchés langues vivantes », les recrutements des professeurs des écoles n’imposent pas une langue vivante au concours d’entrée. Les langues vivantes demeurent optionnelles. Le manque de professeurs d’école qui ont les compétences nécessaires pour initier ou enseigner l’anglais se fait sentir. En outre, les plans de formation continue dans le domaine des langues se limitent à une ou deux semaines par conséquent les professeurs des écoles ne sont pas véritablement encouragés pour s’investir dans cet enseignement. L’anglais reste la langue majoritairement enseignée en école primaire mais parfois on assiste à des situations plutôt cocasses comme dans mon quartier ou l’enseignement d’une langue vivante pour cette année scolaire est italien en raison des compétences particulières d’une enseignante nommée sur l’école. En réaction à cette situation des parents d’élèves ont financé par l’intermédiaire d’une association de parents l’enseignement de l’anglais pour les classes de cours moyens car l’italien n’était pas enseigné dans le collège du secteur. Au-delà des polémiques que pourraient provoquer cette situation, la question centrale est bien la continuité des apprentissages ? L’apprentissage de l’anglais ou des langues vivantes à l’école est loin d’être satisfaisant et les dispositifs actuels sont vraiment fragiles. La question d’un enseignement d’une « lingua franca » a le mérite d’être posée mais la France et d’autres pays européens ne se sont pas encore engagés dans cette voie.

L’enjeu du troisième défi est bien la préservation de nos diversités linguistiques dans un contexte où la mobilité asymétrique du capital humain confère un avantage certain aux pays où la langue officielle est l’anglais. Faut-il pour autant s’inquiéter de cette situation ? Je pense qu’il sera difficile de s’opposer à l’offre toujours plus alléchante des pays anglophones qui proposent des emplois à nos travailleurs à des conditions tellement plus intéressantes. Nous avons tout de même des raisons d’être moins alarmistes car le dernier rapport de l’OCDE en janvier 2002 montre qu’un pourcentage élevé de gens revient au pays avec des gains en compétence et en relations. Pour autant il faudra probablement assouplir notre principe de territorialité linguistique pour faciliter les flux migratoires vers nos pays européens en proposant des zones franches, non pas au sens où nous ne payons pas d’impôt, mais au sens où ceux qui s’installent non pas obligation d’apprendre notre langue.

Selon Van Parijs l’Europe doit protéger sa diversité linguistique et conserver un rôle important aux Etats-nations. Cette conception, « n’a nul besoin de donner aux peuples ou aux nations un rôle primordial dans la conceptualisation des principes mêmes qui doivent nous guider comme le fait Rawls dans The Law of Peoples et comme le font certaines variantes du républicanisme au lieu de ne leur donner qu’un rôle instrumental. »3 Sa conception rejette le modèle d’une union fédérale comme aux Etats-Unis car les caractéristiques des Etats-nations sont singulières en Europe. Chaque nation  possède ses institutions politiques et sociales séparées, ses souvenirs historiques, ses formes et traditions de politiques sociales. Le modèle envisagé pourrait être un modèle de nature confédérale dont le souci majeur serait de maintenir le lien social et l’intérêt commun. Voilà, c’est cela la République européenne multiculturelle selon Van Parijs.

 

 

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

L’Europe multiculturelle existe bien mais la construction d’une Europe, République multiculturelle n’est pas facile, car la France, dont la vocation universelle est non seulement de défendre la tradition républicaine sur son territoire national, mais aussi en Europe et partout dans le monde a une conception particulière du multiculturalisme, qui tient à la fois de la construction de la nation et à l’image qu’elle se fait de sa culture. De formation plurielle, la France a aujourd’hui conscience que son unité nationale n’était pas contradictoire avec le respect de sa diversité. La culture française n’a elle-même de référence « universelle qu’en raison de la richesse des apports extérieurs dont elle s’est toujours nourrie. » L’image qui caractérise sans doute le mieux la relation culturelle de la France avec le reste du monde, et d’abord sa politique avec les immigrés qui sont installés sur son sol, ce n’est pas celle d’une assimilation forcée ; mais plutôt celle d’un lent métissage, de part et d’autre accepté et entretenu, au service d’un projet de construction permanente de la nation et de la société républicaine.

 

La République européenne multiculturelle devra se construire en ayant à l’esprit de préserver les identités culturelles de chacun, mais aussi de relever les défis de l’intégration linguistique pour ne pas perdre de vue les intérêts des plus défavorisés mais aussi de se doter d’un mode de fonctionnement plus efficace au niveau de l’administration européenne et enfin, de ne pas oublier de sauvegarder notre diversité linguistique dans un système qui confère un avantage aux pays de langue anglaise. Ce modèle d’une Europe république multiculturelle ne me semble pas pour autant incompatible avec nos principes même si nous ne partageons pas les mêmes valeurs de service public, de la laïcité ou du racisme.

1 La République ou l’Europe (sous la direction de P. Savidan, p.315)

2 Ibid, p.321

3 Ibid, p.332

Published in: on 12 mars 2009 at 20:13 Commentaires (2)
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